"Je suis femme, écoutez-moi rugir"

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On 12 December 1982, 30,000 women held hands around the 6 miles (9.7 km) perimeter of the Greenham Common military base
Le 12 décembre 1982, 30 000 femmes se sont tenu la main dans un périmètre de 9,7 km autour de la base militaire de Greenham Common Photo : Wikipédia/CC2.0
Author(s)
Mélina Villeneuve
Translated by
Romain Ducroux (FR)

Le grondement des tambours. La cadence des pas. Les slogans et les chants scandés de plus en plus fort. Le sentiment de solidarité. La puissance que l'on peut ressentir lorsque l'on se mêle à une foule de personnes est vraiment palpable.

Quand on pense à l'activisme des femmes, un certain nombre d'exemples nous viennent à l'esprit: le mouvement des Suffragettes, se battant pour obtenir le droit de vote des femmes; les femmes du mouvement des droits civils , qui ont affronté les violences policières tout autant que leurs homologues masculins , Rosa Parks qui a tenu bon et refusé de céder sa place ; ou encore les manifestations contre le concours de "Miss America" de 1968, où est née l'idée tristement célèbre de “brûler des soutiens-gorges” pour protester contre le patriarcat (bien qu'aucun soutien-gorge ne fût jamais réellement brûlé ). Seulement même dans ces exemples, ce qui intéresse est le fait que c'étaient des femmes qui ont participé à des actes de désobéissance civile, et non la manière dont elles ont protesté. Marcher et scander ses revendications est une chose, mais faire preuve de créativité dans sa protestation est tout autre chose.

En tant que co-fondatrice et directrice de l’Organisation Mondiale pour la Paix, je ne savais pas à quoi m’attendre à mes tous débuts, mais je savais que ce que je faisais me semblait juste. C'était comme un sentiment viscéral ; aucune d'entre nous ne serait allée ailleurs, et comme j'ai rencontré et je me suis liée avec d'autres femmes, je me suis vite rendu compte que je canalisais les frustrations et les passions de femmes qui m'avaient précédée, et qui se sont battues pour les mêmes causes : l'égalité, la justice, la liberté. Ma co-fondatrice et moi avons beaucoup à apprendre de celles qui nous ont précédées. Comment s’affirmer et devenir une voix légitime et précieuse ? Être créative, être bruyante, et encore plus important, ne pas arrêter.

Non-violence

Qu'est-ce qui rend une manifestation publique accessible à tout un chacun qui voudrait, ou pourrait, s'y joindre ? La non-violence . A l'origine d'une manifestation, il y a une frustration ou une colère suscitée par le statu quo. Néanmoins, une action peut devenir inefficace dès lors qu’elle ressemble davantage à une attaque qu'à un acte de défense. Les Suffragettes, par exemple, avaient recours à des mesures plus subversives et relativement violentes lorsque les manifestations pacifiques ne faisaient pas avance leurs revendications. On peut citer l'acte le plus célèbre commis par Emily Wilding Davison, qui s'est avéré être aussi son dernier. Alors comment s’assurer qu’une action soit directe, non-violente, entendue et respectée ? Il faut faire preuve d'imagination.

Des actions créatives

Généralement, on estime qu'une action est réussie dès lors qu'elle répond aux deux critères suivants : elle éveille les consciences à notre cause et elle incite de nouvelles personnes s’engager et à rejoindre notre campagne. Faire preuve de créativité dans nos actions est un moyen certain de cocher le premier critère. Les femmes qui ont protesté contre la présence de l'arme nucléaire américaine sur le sol britannique, ont commencé attacher des couches pour bébé, des ours en peluches, et des couvertures aux clôtures encerclant l'enceinte de la base militaire de Greenham Common une foi qu’elles avaient établi leur campement. Ces dernières ont de nouveau fait preuve' imagination lorsqu’elles se sont déguisées en ours en peluches géants. Les agents de la sécurité étaient alors mal à l'aise quant à l'idée de s'en prendre à des peluches et d'avoir à justifier leurs actes.

Cette inventivité s'exprime également au-delà des actions de campagne et de manifestations. En France, un collectif de femmes baptisé les « Sœurcières »a organisé un rassemblement qui a marqué les esprits, à Caen, pour protester contre les violences faites aux femmes. Leur nom (Sœurcières) est un jeu de mots qui associe le terme “sorcière” et le terme “soeur”, pour créer le néologisme “Soeurcières" qui signifie « sœurs des sorcières ». En outre, ce dernier entretient totalement l'opinion fausse et désuète (mais parfois encore d'actualité) selon laquelle les femmes qui ne se comportent pas comme des femmes telles qu'on les imagine (c’est-à-dire, dociles, obéissantes et silencieuses) sont forcément des sorcières ! Le choix d'un nom créatif crée parfois la même stupéfaction que la mise en œuvre d'une action inventive.

Au Chili, on a vu des rassemblements de femmes pour dénoncer le système patriarcal qui nie systématiquement et consciencieusement les droits, la reconnaissance, et la justice que les femmes méritent. “El Violador en tu Camino”, ou en français “Un violeur sur ton chemin”, est un chant chorégraphié créé par le collectif LasTesis, qui, bien qu’originaire du Chili, a été repris dans plus de deux cents villes du monde entier. Parlons de sororité !

Ce qui est particulièrement poignant dans ce chant c'est que son titre est, en réalité, une parodie du slogan utilisé par les forces de police chiliennes dans les années 80 et 90 (les Carabineros ) dont les actes de violence et de torture sexuelles perpétrés sur les opposantes à la composition politique du pays à cette époque sont bien connus. Ce chant, et la chorégraphie qui l'accompagne, , sont percutants. Ils suscitent un sentiment de puissance et de confiance chez les manifestantes. Ces femmes ont généralement les yeux bandés (ramenant à la vie Thémis, la Déesse de la Justice en en proposant une interprétation du XXI°siècle) et se tiennent en formation de combat militaire pour désigner et dénoncer leurs agresseurs : l'Etat, les juges, le président de la République, la police...vous.

Mais ce qui est encore plus frappant, c'est que cette manifestation a eu une portée universelle. Les paroles “Et ce n'était pas ma faute, ni celle du lieu, ni celle de mes vêtements” résonnent, malheureusement, chez bien trop de femmes à travers le monde. Finalement, le combat féministe rejoint la lutte pour l’égalité des droits, et dépasse les frontières.

Ce chant est littéralement un cri de guerre pour les féministes. C'est un cri de guerre pour défendre notre droit à nous réunir et à faire entendre nos voix . C'est un cri de guerre pour celles à qui on refuse le droit de s'exprimer. C'est un cri de guerre pour celles qui ne veulent pas que les prochaines générations subissent les mêmes choses. C'est un cri de guerre pour obtenir la justice, la reconnaissance, l'égalité, et l’humanité !

L'avenir appartient aux femmes

L'année dernière, on a vu l'adolescente activiste suédoise, Greta Thunberg, mener la lutte pour le climat en organisant des grèves de lycéens. Et bien qu'il ait été encourageant de voir les jeunes générations des années 2020s'engager activement sur ces questions, cela a aussi été l'occasion de jeter la lumière sur les différences de traitement entre les hommes et les femmes activistes.

Greta Thunberg a été la cible de réactions haineuses âpres et déplacées . Les femmes qui ont manifesté contre le concours de Miss America sont devenues tristement célèbres pour avoir commis des actes que personne n’aurait jamais pu imaginer, ce qui entretient l'idée selon laquelle les femmes sont irrationnelles et agissent de manière irrationnelle lorsqu'elles ne sont pas encadrées. L'idée même de choisir le nom "Soeurcières" sert à nous rappeler que chaque femme qui, au cours de l'Histoire, se serait dressée et se serait insurgée contre le statuquo devrait forcément être considérée comme une sorcière, sous prétexte que ce comportement serait complètement contre-nature chez une femme.

Pourtant, l'avenir appartient aux femmes, et il sera divers. En tant que femme, militante de la paix, chercheuse, fille, amie, Sœur, et j'espère un jour, mère, je suis fière des femmes qui nous ont précédées et nous ont ouvert la voie à ma co-fondatrice et moi. C'est grâce à elles que nous effectuons ce travail aujourd'hui, et que nous le faisons d'une manière qui reflète nos esprits hauts en couleur. Faire partie de cette histoire, faire partie de quelque chose de plus grand que vous ou moi me rend humble. Il faut être reconnaissant envers celles qui nous ont précédées non seulement, car elles sont nos aînées, mais aussi, parce que nous menons et poursuivons le combat qu’elles ont initié. Les femmes du mouvement des Black Panthers portèrent fièrement leur coupe afro pour montrer que les femmes noires sont belles bien qu'elles ne correspondent pas aux standards de beauté occidentaux. Aujourd'hui, en 2020, le mouvement pour le port de coiffures naturelles dans les communautés noires et africaines du monde entier est devenu le symbole de l'acceptation de soi et de l'amour propre.

L'intelligence émotionnelle et créative que les femmes apportent dans les campagnes et les actions directes non-violentes prend diverses formes. Autrement, il serait possible que certaines inégalités et injustices auxquelles nous sommes confrontées ne soient pas abordées comme elles le sont actuellement. Cependant, bien qu'elles soient traitées, elles ne sont pas nécessairement réparées. Alors que tout cela nous apprend il ?

Tous nos problèmes, nos préoccupations, ainsi que les injustices et les inégalités que nous subissons sont liés. Il faut que nous nous soutenions les unes les autres et que nous travaillions ensemble pour atteindre nos objectifs. L'injustice raciale est liée au changement climatique. Les droits des femmes vont varier selon l'autoritarisme de leur gouvernement. Les résultats de nos efforts pour lutter contre le changement climatique et pour sauvegarder les espèces de notre planète dépendront des priorités’ des gouvernements. Quant au succès de mon organisation et de la mission de ses campagnes, il dépendra de la décision de nos gouvernements de privilégier, comme sources d'innovation et de progrès, le développement durable, la santé, et la lutte contre le changement climatique aux dépenses militaires, à la fabrication d'armes et aux conflits.

Le titre de cet article est tiré d'une chanson de Helen Reddy.

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