Démilitarisation et remilitarisation au Paraguay

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Une marche à Asunción dénonçant le limogeage du président Lugo et exigeant la vérité sur le massacre de Marinakue lors de la Journée internationale des droits de l'Homme en 2012. Crédit photographique : Mateuverte
Une marche à Asunción dénonçant le limogeage du président Lugo et exigeant la vérité sur le massacre de Marinakue lors de la Journée internationale des droits de l'Homme en 2012. Crédit photographique : Mateuverte
Author(s)
Pelao Carvallo

Après le coup d’état qui a mis fin à la dictature d'Alfredo Stroessner en février 1989, le Paraguay a traversé une période de démilitarisation sociale et institutionnelle. Ce processus enclenché tôt au début de la dernière décennie des années 1900 s'est accéléré entre la fin de cette décennie et le début de la suivante, d’après un rythme imposé par le contexte politique national. Quatre éléments définissent le processus de démilitarisation :

  1. La fin de la triade institutionnelle composée du gouvernement, des forces armées et du Colorado Party (parti majoritaire au gouvernement), annonçant l’abolition des conditions d’affiliation au parti en vue de l’inscription à l'Académie Militaire.
  2. Les réductions progressives du budget alloué à la défense et celles des biens et propriétés appartenant aux forces armées de sorte qu'en 2003 le pourcentage du PIB représenté par le budget militaire a chuté de 1,4% à 0,9 % en 1998. Les biens militaires ont été libérés au profit de puissants civils, comme ça avait été le cas avec les terres de Marinakue,
  3. Le discrédit des forces armées en raison de la crainte que les tentatives de putsch militaires liées au général Lino Oviedo soient couronnées de succès et celle relative au soutien dont il bénéficiait au sein des forces armées et du parti Colorado.
  4. Le discrédit jeté sur le service militaire à cause de la mort des conscrits, la présence d'enfants soldats et l'utilisation de soldats comme travailleurs libres pour le compte des hauts fonctionnaires et des sous-officiers, le succès obtenu de la lutte pour la reconnaissance juridique et l'utilisation du droit à l'objection de conscience, pour lequel les mouvements sociaux et de jeunesse paraguayens ont joué un rôle remarquable.

Après ce processus de démilitarisation, le Paraguay a vécu, pendant plus d’une décennie un processus de remilitarisation, lequel se poursuit jusqu’aujourd’hui.

Militarisation, démilitarisation, remilitarisation et transarmement

Il existe un important débat autour de la militarisation, notamment relatif aux formes qu’elle revêt en Amérique latine et dans les Caraïbes, mais les concepts de démilitarisation et de remilitarisation n’en sont pas concernés. Ici, la militarisation est considérée comme

la projection de deux processus distincts mais constitutifs : dans l’un des processus, les institutions militaires s'érigent en acteurs principaux en matière de politique de sécurité publique tandis que dans l’autre, les institutions civiles appartenant à ce domaine acquièrent une éthique militaire par le déclenchement des mécanismes de changements institutionnels isomorphes. La militarisation est un processus favorable à l’adoption de la logique du paradigme du monde militaire, accompagnée d'un processus de changement dans la répartition du pouvoir concernant la structuration de la violence étatique en faveur des institutions militaires (Morales & Pérez, 2014).

Le militarisme est considéré comme :

un système, une logique et un ensemble de normes qui assurent la perpétuation et la recréation de nos sociétés et nos vies quotidiennes, des normes de genre rigides et favorisant l’enracinement des idées hétéro-sexistes sur le genre qui définissent la masculinité comme physiquement puissante, et agressive et la féminité comme faible et passive. En fin de compte, le militarisme repose sur des considérations raciales et recrée l’ordre hiérarchique mondial qui nous indique ce qui vaut la peine d'être défendue et ce qui ne le mérite pas (Andersson, 2012).

Parallèlement, la remilitarisation :

se manifeste par l'augmentation de la force des troupes et des dépenses militaires; les nouveaux achats d'équipement et d’armes, la construction de nouvelles infrastructures, la nomination d'officiers actifs ou retraités au ministère de l'Intérieur (sécurité), de rangs supérieurs de la police et d'autres fonctions officielles, la militarisation de la police; la création d'unités militaires au sein des forces de police, l'adoption de lois et décrets qui accordent un plus grands quotas de pouvoir et d'autonomie fonctionnelle à l'armée et des opérations conjointes entre l'armée et la police (Cajina, 2014).

Le désarmement se définit comme un « processus de réduction d’armements, de dépenses militaires et de la capacité de lancer une offensive militaire permettant l'élimination des manifestations les plus cruelles de violence directe mais qui maintient l'élitisme et le militarisme ainsi qu’une délégation civile en matière de défense » (Utopía Contagiosa, 2012).

À la place du désarmement, l'antimilitarisme propose le transarmament comme changement de paradigme en matière de défense, qui consisterait à « réduire progressivement le pouvoir de l'armée, reconvertir ce qui est militaire à des fins civiles et augmenter progressivement le pouvoir des pacifistes ; ce qui rendrait nécessaire un changement de paradigme dans la société et une participation des mouvements populaires à l’élaboration des politiques de défense » (Utopía Contagiosa, 2012).

Ces concepts pourront favoriser une analyse antimilitariste du processus de démilitarisation et de remilitarisation au Paraguay au cours des dernières décennies.

Le processus de démilitarisation au Paraguay post-dictatorial

La chute du dictateur Stroessner n'a pas immédiatement déclenché l'effondrement de la triade constituée du gouvernement, des forces armées et du Colorado party, mais a marqué le début de sa désintégration Les avancées sociales et institutionnelles ont ouvert la voie vers une remise en question de la prédominance culturelle du militarisme dans la société paraguayenne et les interventions de la part des civils en réponse aux menaces d’un coup d’État par le général Lino Oviedo ont accéléré le processus de démilitarisation au Paraguay. Déjà général, Lino Oviedo a dirigé ou participé activement aux tentatives de coups d'État en 1996 (événements d'avril), 1999 (la marche paraguayenne) et 2000. En avril 1996, la décision du président Juan Carlos Wasmosy de congédier Lino Oviedo et vingt-sept commandants, chefs, préfets et directeurs des forces armées a renforcé le processus démilitarisation institutionnelle. Grâce à cette action - soutenue par les États-Unis et l'Organisation des États américains (OEA) - Wasmosy a institué la société civile comme dominante par rapport au leadership militaire, même si cela n’a pas sans contestations de la part des forces armées, particulièrement celle incarnée par Lino Oviedo. La signature du Protocole d'Ushuaia conférant au Mercosur les pouvoirs de suspendre toute relation en cas de rupture de la démocratie, peut également être comprise comme s’inscrivant dans le processus de démilitarisation institutionnelle au Paraguay.

Le processus de démilitarisation a atteint son apogée sous le gouvernement du président de Colorado Nicanor Duarte (2003 - 2008) ; symboliquement, ce serait Duarte qui, pour la première fois dans la transition vers la démocratie, n'aurait pas eu un militaire ou un ex-militaire dans la poste de ministre de la Défense pendant la durée son mandat.

Le processus actuel de remilitarisation a été enclenché sous le gouvernement de Nicanor Duarte. Cela a pu être observé à partir du moment où le gouvernement et l'élite politique paraguayenne ont estimé que la menace d'autocratie militaire représentée par Lino Oviedo avait été maîtrisée, ou du moins gérée politiquement et électoralement, et qu'une normalité institutionnelle qui assurait la gouvernabilité avait été établi. Lino Oviedo est devenu un acteur politique « démocratique » dont l'influence directe sur l'armée avait été supprimée. En outre, avec la réduction des dépenses militaires, l'armée avait été avertie des conséquences qui pourraient plus tard entrainer de nouvelles tentatives de coup d’état. Lino Oviedo, le symbole de l'autocratie militaire, a été tellement diminué et ensuite, réhabilité de sorte qu'il ait été capable de poser sa candidature à la présidence en 2008. Sans succès.

Remilitarisation au Paraguay

Le gouvernement de Nicanor Duarte a rétabli les droits civils de Lino Oviedo et, ce faisant, a renforcé symboliquement le pouvoir et l'impunité de l'armée. Concernant les sept jeunes assassinés au cours de la Marche paraguayenne, les auteurs ainsi que les familles des victimes ont été punis par le système judiciaire.

Ce serait le gouvernement de Fernando Lugo (2008 - 2012) qui aurait donné l'impulsion à la remilitarisation du pays. Une fois de plus, symboliquement, au niveau institutionnel, un militaire - un général à la retraite - a été nommé au ministère de la Défense nationale et le budget de la défense a été sensiblement augmenté, atteignant 1,4 % du PIB en 2012 selon les données de la Banque mondiale.

Fernando Lugo, sous le prétexte de l'existence de l’EPP (Ejército del Pueblo Paraguayo ou Armée populaire paraguayenne), a déclaré un état d'urgence et a mené conjointement des opérations policières et militaires dans le nord du pays (San Pedro, Concepción et Amambay). Au cours de la période 2009 - 2011, cinq opérations conjointes ont été menées dans cette partie du pays et deux états d'urgence déclarés. Par la même occasion, le gouvernement Lugo a publié la loi n° 4013/2010 réglementant l'objection de conscience, qui a été introduit de manière inconstitutionnelle dans la fonction publique obligatoire (avec effet rétroactif).

Marinakue et la remilitarisation au Paraguay

L'ultime expression de la dynamique de remilitarisation a été trouvée visible dans le coup d’état parlementaire qui a suivi le massacre de Marinakue en juin 2012, massacre dans lequel ont participé deux unités militarisées de la Police nationale : le GEO (Grupo Especial de Operaciones ou Groupe spécial d’opérations) et le FOPE (Fuerza Operativa Policial Especializada ou Groupe de travail de la police spécialisée). Des ouvriers agricoles non propriétaires, occupant des terres qui avaient appartenu à l'Etat avant que Stroessner ne les transmette à son nouveau propriétaire, l'homme politique et homme d'affaires Blas Riquelme, ont été expulsés par un grand nombre de policiers et de militaires lourdement armés dans un raid qui a fait onze décès parmi les travailleurs et de six autres dans le camp de policiers. Cette participation des forces militaires aux opérations menées sur le site du massacre a également été confirmée.

Le massacre qui a eu lieu à Marinakue était la justification utilisée par le parlement pour renverser le président Lugo. Il appartenait à la Police nationale de prendre en charge la mise en œuvre du coup d’état, réprimant ceux qui manifestaient, tant à Asunción que dans les autres départements du pays, contre la destitution de Lugo qualifiant cela comme une attaque contre démocratie.

Le massacre de Marinakue a été une conséquence fatale, mais non logique, du processus de remilitarisation que le Paraguay vivait et continue de vivre sous les auspices de l'agenda militariste des Etats-Unis.

Police militarisée

La manière dont les divers groupements spécialisés de la Police nationale se sont comportés à Marinakue peut être considérée comme entièrement conforme aux formes et procédures militaires relatives à l'usage de la force et à des réactions adoptées par le commandement de la police. Ces formes et procédures sont :

  1. l'usage excessif et disproportionné de la force dans le but d'anéantir toute résistance avant qu'elle ne se produise. Cela signifie l'utilisation d'une force six fois supérieure au nombre maximum d'agriculteurs présents dans la zone ou dix fois supérieure au nombre de résistants selon les considérations de la police nationale. L'usage excessif de la force est amplifié par l'utilisation d'armes automatiques et meurtrières et de moyens de surveillance aérienne, de contrôle et d’intimidation, en l’occurrence un hélicoptère ;
  2. les agriculteurs installés dans la localité sont considérés comme des « ennemis » qu’il faut extirper du territoire, lequel doit être envahi et nettoyé. Ces agriculteurs ne sont pas traités comme des citoyens, comme des habitants locaux ou comme des civils ayant des droits. La police a assumé un discours d'ami - ennemi reflété dans l’utilisation des épithètes d’ « envahisseurs » et de « fermiers supposés » ;
  3. la planification de l'intervention policière impliquant un mouvement d'encerclement, une action en tenaille, des attaques de l'arrière-garde et de l'avant-garde, l'utilisation de groupements militarisés de la Police nationale au front et à l'arrière et la présence de groupements non encore militarisés (Orden y Seguridad ou Ordre et Sécurité ) afin de les impliquer à des fins d’expérience dans le processus de militarisation ;
  4. l'abandon complet du protocole d'intervention dans les occupations de masse fondées sur les droits de l'homme et introduit par le ministère de l'Intérieur.

Les résultats de l'intervention dénotent une planification stratégique de la part du personnel militaire :

  1. l'anéantissement total de l'occupation entraînant des morts et des blessés, des frais de justice et des détentions parmi les agriculteurs, ainsi que la perte totale de leurs biens et actifs.
  2. le discrédit et la défaite des médias du mouvement des paysans non propriétaires. On a été dans l’impossibilité de réoccuper Marinakue avant trois ans. Le mouvement des paysans non propriétaires avait eu peu d'impacts au niveau national.
  3. le renversement du « secteur des droits de l'homme » au sein de la Police nationale et du ministère de l'Intérieur. Le protocole d'intervention dans les occupations de masse a été annulé et le ministre, quant à lui, a été déchu. Les commandants impliqués dans le massacre ont eu de promotion.
  4. le renversement du gouvernement de centre-gauche et la reprise du pouvoir par des éléments militaristes de droite, tout d'abord par le PLRA (Partido Liberal Radical Auténtico ou Parti libéral radical authentique), puis, par le Colorado Party avec l'administration de Horacio Cartes, favorable à un vaste programme de remilitarisation.

Remilitarisation en cours

Les gouvernements formés après le coup d'Etat par le vice-président du PRLA, Federico Franco (2012-2013) et Horacio Cartes du Colorado Party (de 2013 jusqu'à présent) ont poursuivi et approfondi le processus de remilitarisation. Sous l'administration Cartes, le budget alloué à la défense a été augmenté (à 1,4 % du PIB en 2014, selon la Banque mondiale) et les pouvoirs relatifs au contrôle des opérations militaires ont été retirés au Congrès. Pour ce faire, le Président Cartes a procédé à l'amendement de la loi n° 1337/99 sur la défense et la sécurité nationale, accordant à l'exécutif le pouvoir juridique de décider, par simple décret présidentiel, du déploiement des forces armées en combat interne. Parallèlement, il a obtenu la sanction du Congrès pour la loi n° 5036/13 permettant aux forces armées de combattre l’EPP.

Depuis sept ans, des opérations policières et militaires ont été menées et des situations d'urgence déclarées dans le nord du pays, cumulativement avec la création de la FTC (Fuerza de Tarea Conjunta ou Force opérationnelle inter-armée), composée des forces armées, de la Police nationale et du SENAD (Secretaria Nacional Antidrogas ou Secrétariat national anti-drogue) par le président Cartes, dont l'administration a commis, pendant des années, des violations des droits de l'homme, restreint les libertés civiles, s’est livrée aux pillages constants et aux violations des droits des plus pauvres dans cette zone.

Conclusion

La démilitarisation au Paraguay ne reposait pas sur une stratégie antimilitariste, car elle ne mettait pas en cause le militarisme dans ses aspects fondamentaux : l'élitisme et la délégation des questions liées à la défense par les citoyens. Le statuquo militariste, bien que superficiellement, mise en place pendant l'urgence d'Oviedo, a été maintenu. Les bases sur lesquelles repose le militarisme au Paraguay sont restées inchangées et le processus de remilitarisation n'a pas connu beaucoup de difficultés pour sa mise en place et pour l’acquisition en 2014 d’un pouvoir institutionnel égal ou supérieur à celui qu'il avait en 1993. La remilitarisation est une réalité vécue au Paraguay, en particulier dans les zones d'intervention de la Force opérationnelle inter-armée, et dans le reste du pays où la logique militaire est utilisée pour résoudre tout conflit ou demande populaire et faire face aux situations d'urgence.

Cet article est l’extrait d'un article présenté à l’ occasion du neuvième atelier du Groupe d'études sociales sur le Paraguay, « Paraguay in the Social Sciences », Asunción, juin 2016.

Traduction: Isaac Fotso et Mikhael Doba

Information sur l'auteur

Pelao Carvallo est un militant et écrivain chilien qui a vécu à Asunción au Paraguay et est membre du Conseil de la War Resisters' International. Il fait partie d’afinity group GAAA ! (Groupo de Afinidad Antimilitarista de Asunción), le magazine latino-américain antimilitariste Periférica et la bibliothèque et le centre social La Comuna de Emma, Chana y Todas las Demás. Au Chili, il est l’un des membres fondateurs du groupe antimilitariste Ni Casco Ni Uniforme .

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